mercredi, 01 novembre 2017

Je suis un charnier en marche

Quand j'étais petit, dans les contes, les méchants et les gentils mouraient souvent. C'est alors que j'ai creusé mes premières tombes dans ma tête. En grandissant, la littérature, enseignée ou libre, m'a servi comme modèles des héros qui meurent jeunes. Jimmy Hendrix? C'était déjà d'Artagnan terrassé par un boulet de canon, tenant haut son sabre à la place d'une guitare. Mon cimetière s'est alors bigrement agrandi. Au fil des musés visités, des tableaux contemplés et des sculptures admirées, j'ai compris que le sujet basique était encore et toujours la mort, que ce soit celle de Jésus ou de Guernica. Du coup, plus de place pour creuser des tombes, il m'a fallu inaugurer mon grand charnier pour tous les caser. Dans la vie, j'ai avancé depuis, lu les livres d'histoire, écouté les médias et surfé sur Internet: le mort y règne sans partage. Jamais de jour de gloire à la vie. Toujours les drapeaux en berne pour saluer des morts, alors qu'il aurait fallu fêter les vivants. Mon charnier, du coup, a pris de l'embonpoint. Au fil des années traversées, de la famille et des amis sont restés derrière. Je les ai embarqués dans mon charnier, où ils conversent avec moi, transformant le passé en un éternel présent. Et au crépuscule de ma vie, je continue de nourrir cette fosse commune, où s'entretassent faux et vrais morts, célèbres ou connus de moi-seul, prolongeant ainsi leur faux-semblant de vie jusqu'au bout de la mienne. Toi aussi, tu as ton charnier dans ta tête. C'est notre malédiction depuis la Renaissance et la mort de l'ancien monde. Le nouveau monde, né après le cataclysme, glorifie la mort et a bâti ses civilisations sur cette notion de mort, la vendant soit comme promesse, soit comme menace, transformant toute l'humanité en un seul grand charnier physique et mental. La mort est devenue un dieu. Elle va devenir notre dieu suprême. Regardez les nouvelles. Nous y allons. En chantant.

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